Sonotone

Discrétion et surenchère. Retour sur l'année 2013

par Simon Pinkas


J’ai fait un rêve pour le moins déroutant l’autre soir: j’étais face à nul autre que Kanye West et lui faisais part de mon opinion à propos de son dernier disque. «Tu es capable d’écrire d’excellents morceaux. Je ne comprends pas pourquoi tu te sens obligé de jouer les artistes contemporains.» Il s’est mis à pleurer et m’a pris dans ses bras.

Je ne sais pas si ce rêve en dit plus sur mes propres tendances mégalomaniaques (faire chialer le Kanye faut quand même y aller) que sur mes préoccupations culturelles en ce début 2014, mais force est d’avouer que ce songe résume plutôt bien ma réaction et mon sentiment face à la surenchère artistique qui a gangrené la pop-culture durant toute l’année dernière.

Kanye not?

Si j’étais resté en Suisse, je ne tiendrais probablement pas ce discours. En effet, il est beaucoup plus facile de ne pas être exposé à certaines choses dans le petit monde du rock romand que dans un département d’art d’une grande université américaine. A Lausanne, très rares sont les conversations que j’aurais eues à propos de Lady Gaga, Kanye West ou Jay-Z. A Los Angeles, les gens ne parlent que de ça et il est difficile, voire impossible, de totalement s’imperméabiliser. Le buzz, on n’y échappe pas. Je n’ai pas mentionné ces trois artistes par hasard. En effet ils sont les acteurs-clé d’une tendance aussi incongrue que trouble: l’alliance entre le monde de l’art contemporain et celui de la pop. Jeff Koons et Lady Gaga qui collaborent sur le très subtil ARTPOP; Jay-Z et Marina Abramovic qui nous ont gratifié d’une interprétation interminablement indigeste de l’inécoutable Picasso Baby; Kanye West qui à lui tout seul s’est approprié toutes les habitudes prétentieuses et mégalomanes de «l’art-world». Le tout est évidement cautionné par les collectionneurs, les maisons de ventes et les galeries. (A ce sujet, je vous renvoie à l’article de Simon De Pury, de l’importante maison de vente Philips et De Pury, pour The Daily Beast : «Kanye, Jay Z, and Lady Gaga Love the Art World, and the Art World Loves Them».

«Rien de nouveau», me direz-vous. Certes, il ne s’agit pas des premières interactions entre musique pop et le monde de l’art. On pense, évidemment, à Andy Warhol et The Velvet Underground. Cependant, bien que la relation elle-même ne soit pas nouvelle, sa dimension l’est. Premièrement, là où le pop-art était quelque chose de relativement accessible, l’art contemporain actuel est, en règle générale, conceptuel au carré, constamment auto-référentiel et tend vers l’obscurantisme intellectuel: quand ai-je pour la dernière fois vu l’œuvre d’un artiste contemporain sans me demander «what the fuck is this about??». Ensuite, la nature de la collaboration n’est pas la même, Andy Warhol conçoit la pochette et organise des happenings, le groupe joue. Tout le monde reste à sa place et les rôles ne sont pas interchangeables, contrairement à ce que l’on a pu voir récemment. Finalement, le rapprochement a introduit (choses normalement réservées à l’art contemporain) l’intentionnalité, le «geste de l’artiste», au sein d’une musique dont l’accessibilité est censée être la première vertu. Va-t-on bientôt analyser des chansons comme on analyse une collection de bibelots par «The new hot artist» exposée à la Gagosian? En ce qui concerne Lady Gaga, je n’ai jamais supporté une seule de ses chansons. Mais Kanye West, lui, a sorti tout au long de sa carrière des albums capables d’émouvoir, d’une écriture remarquablement honnête pour du hip-hop récent. Dans sa métamorphose en artiste contemporain, il mime, l’authenticité en moins, ce qui est arrivé aux arts visuels au début du siècle passé. Yeezus est tellement intellectualisé, tellement calculé pour créer la polémique, qu’il devient difficile de ressentir quoi que ce soit en l’écoutant, même si l’on peut reconnaître que l’artiste est astucieux. Tiens, c’est exactement ce qu’une performance de Marina Abramovic, par exemple, suscite en moi. C’était certainement le but de ce cher Kanye, d’ailleurs. Very clever… Tant mieux pour lui, tant pis pour nous.

Jeux d’Arcade

Mentionnons dans ce contexte Arcade Fire. La nouvelle démarche artistique et promotionnelle du groupe fait aussi dans la surenchère, malgré l’absence de liens spécifiques avec le monde de l’art. En écoutant Reflektor), on sent que d’énormes moyens et efforts ont été déployés pour la conception de leurs clips, de leurs costumes et du bullshit ultime – je parle évidemment de l’introduction d’un dress code pour le public de leurs concerts –, beaucoup plus de moyens que pour la seule et unique chose qui compte: les compositions, les textes, la production. Tout n’est pas à jeter sur Reflektor, mais ça grouille tellement de kitsch qu’on se demande souvent pourquoi le producteur James Murphy (de LCD Soundsystem) ne les a pas soumis à des châtiments corporels. Toutes les bonnes et mauvaises idées du groupe (surtout les mauvaises) se côtoient, le résultat est à la musique ce qu’un bol d’eau tiède est à une vraie bisque de homard. Dommage, car avant d’en faire trop, la discographie d’Arcade Fire était proche de la perfection.

Mais en quoi cette surenchère est-elle néfaste? L’intention de ces artistes, après tout, est de produire des œuvres plus variées, qui traversent les médias en s’appropriant leurs différentes facettes. Leur intention est de créer des expériences «complètes», «immersives», non? Si je portais un regard naïf sur la pop-culture, j’en arriverais certainement à cette conclusion, et peut-être louerais-je même l’effort, en dépit des résultats musicaux mitigés. Mais quand on observe la tyrannie du buzz (laquelle touche tout particulièrement le jeune public américain), buzz relevant de l’amusant (Buzzfeed et autres farces) ou du pseudo intellectuel (la plupart des TEDTalks, Pitchfork), on devient forcément très méfiant à l’égard de ces mégaprojets, qui puent davantage le fric qu’ils ne résultent d’une forme d’intégrité artistique. Cette ambition de traiter la musique pop en projet d’art contemporain, finit par lui dérober l’essentiel: sa capacité à nous toucher.

2013 entre parenthèses

Heureusement, 2013 ne fut pas uniquement marqué par le phénomène décrit plus haut, mais aussi par une bonne poignée de petites merveilles de songwriting. En opposition aux prétentions des artistes mentionnés plus haut, les disques qui m’ont le plus touché cette année se distinguent par leur discrétion; un peu comme on se rend parfois compte, au cours d’un débat acharné, que ce sont ceux qui gardent le calme qui gardent aussi la raison.

Commençons par Same Trailer, Different Park de Kacey Musgraves. Pur produit de Nashville, la texane de 25 ans signe ici un premier album remarquable. Ce qu’il faut savoir, c’est que Nashville est à la pop-country, ce que Los Angeles est à la pop tout court. Un monde parallèle pour l’Amérique conservatrice. Ce qui sort de la capitale du Tennessee ressemble généralement à des horreurs aseptisées, conçues lors d’études de marché pour Wal-Mart. Qu’un album de la qualité de Same Trailer… sorte de cette machine infernale, constitue un petit miracle. Au travers de scènes de la vie quotidienne, elle expose toute l’ambivalence d’une génération d’optimistes qui grandit dans un pays brisé, coincée dans le traditionalisme chrétien du sud. A la fois jubilatoire (My House) et sombre (Merry Go’ Round), son écriture est mûre, son chant calme et le tout informé par un regard critique mais plein d’affection pour son environnement. La production a beau être traditionnelle (elle vous fera parfois grimacer), la thématique de l’album ne l’est pas et Musgraves n’a aucune gêne à briser des tabous: «Kiss lots of boys or kiss lots of girls If that’s something you’re into, When the straight and narrow gets a little too straight, roll up a joint or don’t, just follow your arrow». Si vous n’avez jamais eu le malheur de tomber sur CMT (Country Music Television), croyez-moi quand je vous dis que cette petite est en train d’initier une révolution dans le monde de la country mainstream, et signe le meilleur album du genre depuis Car Wheels On A Gravel Road (1998) de Lucinda Williams.

La sortie du nouveau Nick Cave & The Bad Seeds, Push The Sky Away, fut un autre grand moment musical de l’année. Si l’Australien n’a pas chômé ces dernières années, écouter cet album m’a donné le sentiment de retrouver un vieil ami. Un peu comme si les deux sorties avec Grinderman et Dig!! Lazarus Dig!! , trois disques que j’ai pourtant adorés, étaient une parenthèse interminable entre Abattoir Blues (2004) et ce nouvel opus. On ne peut s’empêcher de comparer un album à la discographie de son auteur, surtout quand elle est aussi vaste et variée que celle de Nick Cave. Cependant, je proposerais qu’on se débarrasse des maintes comparaisons qui ont été faites entre The Boatman’s Call (1997) et Push The Sky Away. Bien que je comprenne l’origine du rapprochement entre les deux, force est de constater qu’ils sont à mille lieues l’un de l’autre en termes musicaux et lyriques. L’un possède un caractère très solennel et il est bien difficile d’en dire autant pour l’autre. Certes, Push The Sky Away est un album qui fait dans la retenue, (surtout quand on le compare à Tender Prey (1988) ou Henry’s Dream (1992), par exemple), mais l’écriture est plus relâchée, voir plus libre qu’elle ne l’a jamais été chez Mr. Cave. On est loin des ballades impassibles de The Boatman’s Call: au contraire, l’auteur nous propose même de l’observer terminer l’écriture d’une de ses chansons (Finishing Jubilee Street). Sur Higgs Boson Blues, on se retrouve à conduire à travers Genève, pendant que des arbres de flammes longent les rues et que Hannah Montana fait la savane africaine. ça n’a pas grand sens, vu comme ça, mais des images apocalyptiques s’imposent à nous lorsque Nick Cave et Warren Ellis prononcent ces mots. De We No Who U R à la chanson éponyme, Push The Sky Away est capable de peindre des scènes incroyablement nettes, par simple évocation. Il a beau ne pas ressembler à The Boatman’s Call, ce nouvel opus est sans aucun doute le meilleur Nick Cave & The Bad Seeds depuis.

De discrets dieux

Pour finir, un album peut contrer à lui tout seul le virus de la surenchère, de l’ambition déplacée et du marketing viral. Je veux parler de Dream River. Sur son nouvel opus, Bill Callahan est l’ivrogne assis au bar, mélancolique sans être morose, qui perd un peu le fil de chacun de ses récits avant d’en entamer un autre. Depuis bientôt 20 ans, ce qui distingue Callahan des autres est sa capacité à naviguer entre le strictement narratif et quelque chose de plus abstrait afin d’évoquer des atmosphères et des humeurs. Le ton est avant tout celui du contentement ou du réconfort, sans jamais tomber directement dans une gaieté simplette: «And all I want to do is to make love to you / With a careless mind / … / We call it spring though things are dying» ou «Sometimes you sleep while I take us home / That’s when I know we really have a home». L’écriture a beau être simple, voire minimale, mais en quelques mots placés au bon moment – ou peut-être en sachant se taire aux bons moments – Callahan est capable de faire ressortir l’ambivalence des choses. Les arrangements complètent parfaitement les textes et la voix de Callahan: généralement en retrait, mais sachant conjurer un ouragan quand il le faut (Summer Painter). A l’heure ou un rappeur déclare «I am a god», Bill Callahan, en disant simplement que les montagnes n’ont pas besoin de ses accolades, nous procure un salut par l’humilité.

En dépit de toutes ses dérives pop-culturelles, 2013 a quand même su m’apporter son lot de joies musicales. Les disques que j’ai le plus appréciés cette année ne font pas dans la gratification immédiate, mais comme tout bon cru, s’améliorent au fil du temps. Ces disques sont discrets et demandent un peu de patience, mais possèdent suffisamment de couches pour n’en pas être lassés une fois passées les fêtes de fin d’année. En plus des disques que j’ai déjà cités, les excellentes sorties de My Bloody Valentine (http://www.sonotone.ch/chroniques/mybloodyvalentine_mbv), Arctic Monkeys, Parquet Courts et une poignée d’autres, nous ont sauvés d’une pénurie en rock’n’roll. Je n’ai rien écouté en boucle, et tant mieux car ce fut aussi l’occasion de redécouvrir les discographies de Jason Molina et Lou Reed.

Dossier 1

"J'ai fait pleurer Kanye West"

Couverture
Interview